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LE SITE DE ROMAIN VERGER

/ REVUE DE PRESSE / ZONES SENSIBLES / 2006
 

 

ANNE-FRANÇOISE KAVAUVEA / DE SEUIL EN SEUIL / 27.12.21010

 

« Pénétrer dans l’œuvre de Romain Verger est entreprendre un voyage étrange et paradoxal. Etrange, car il ouvre sur des contrées lointaines et mystérieuses quoique s’inscrivant dans le réel. Paradoxal, car le lecteur est pris dans un double mouvement : une exploration d’un ailleurs inconnu, mais aussi une plongée dans l’intime ; ainsi se crée une spirale à la fois spatiale et temporelle, un vortex s’emparant du lecteur pour l’entraîner dans des zones inattendues. [Lire la suite] »

 

RICHARD BLIN / ZONES OBSESSIONNELLES / LE MATRICULE DES ANGES / N°79 /

 

De métamorphoses en déliaisons, c'est un livre, sans appel et sans rédemption, que nous propose Romain Verger avec Zones sensibles.

 

Etrangement riche et dissonant, ce premier roman signé Romain Verger (33 ans). C’est l’histoire, dans un décor d’aujourd’hui parfaitement identifiable, de quelqu’un qui passe de l’autre côté, qui s’enfonce dans une exploration sans retour. Celle d’un homme jeune qu’habite un désir secret et inconscient de chute, tant tout, autour de lui comme en lui, semble comploter pour qu’il renonce à ce qu’il est. Un corps vulnérable, un corps souffrant. "Une douleur aiguë, un pieu logé entre les omoplates qui prenait racine en moi, étoffait son feuillage de chardons". Une figure dépressive qui a faim d’originel et que hantent des rêves et des souvenirs de mer. Une mer lourde de charge imaginaire, de féminité latente - gigantesque infusoire aux lactations lentes et aux entrailles convulsives.
C’est que, jeune professeur confronté à la violence, à l’incompréhension et au désenchantement, notre narrateur ne supporte pas d’assister, impuissant, à la mort de la culture et de la civilisation du livre. Livres que certains cuisinent, que d’autres évident pour en faire des boîtes, quand ils ne les font pas mariner dans des éviers afin de recueillir un précieux jus d’encre prétexte à cocktails. Comment alors, au sein de cette humanité malade, de ce monde marqué par un tel échec, et où des médecins démiurges ont remplacé les dieux antiques, ne pas être happé par le désir d’un devenir autre, mais un devenir qui, en l’occurrence, serait plutôt un revenir, un retour à la nuit de la matière, à la donne initiale, à cette réalité antérieure dont le séjour du foetus dans les eaux amniotiques est comme le souvenir et le modèle.
Zones sensibles rend compte, scande les différentes étapes de cette mutation, évoque la traversée de ce no man’s land, suit le fil secret qui va de l’homme à la mer - à la mère et à l’amer aussi. Retour à une forme de vie élémentaire, à cette masse informe, embryonnaire et vaguement tumescente qui fait songer au Golem en son sens premier. Un roman qui dit, bien sûr, autre chose que ce qu’il dit, qui parle avec ironie de notre époque, de tout ce qui rend la réalité scientifique monstrueuse - autrement dit aussi repoussante que fascinante. Un roman qui est une satire de l’immaturité ontologique comme du retour aux tropismes de l’enfance. Qui est une fable aussi montrant la Nature en train de reprendre ses droits sur la Culture, ou encore comment la matière peut se venger de la pensée.
Au jeune "prof" à qui on reproche d’être "un trop parlant, une masse se nourrissant de sa propre masse ou un parleur détaché de tout, même d’eux (ses élèves), un verbe désincarné errant comme un fantôme entre les rangées ou un faux dieu obèse traversant un peuple d’ectoplasmes", et qu’obsède jusqu’au cœur de ses rêves la bête à mots qui remue dans sa bouche ( "Je commande un kebab. (...) Mais c’est un mot qu’il me sert, à la place du kebab, comme un hareng posé sur son assiette, un mot que je ne connais pas, finissant par "kha" ou "ch". Alors je l’entrouvre avec les doigts : sa peau tiède cède et laisse apparaître un feuilleté d’alvéoles contenant chacune un chapelet de petites lèvres roses, appétissantes. Mes voisins de table me font comprendre qu’il me faut le partager avec eux, non seulement le mot, mais encore ma salive avec la leur, sucer cette chair dans leur bouche, jusqu’à vomir.") ; à celui donc que le réel ordinaire repousse ou à qui il se refuse, il va être donné de vivre, d’atteindre, avec la complicité d’une certaine médecine, un monde autre, fait de folie, de métamorphoses et de fantasmes. "J’avance vers ma destination : ma réinvention".
Histoire d’une genèse à l’envers, d’une régression jusqu’à cette forme d’immédiateté nue qui confine à l’effacement,
Zones sensibles relève d’une écriture toute en participation, faite de transfusion et d’intrusion, de poésie et d’énigmes. Tout est là pour susciter le trouble, dire la matière en travail, suivre le processus de déliaison, le mouvement d’invagination qui va réduire l’humain à un "caillot musculeux et nerveux", à une créature monstrueuse, sorte de tumeur obscène qui n’a rien de l’éclat d’une neuve innocence.

 

NIKOLA DELESCLUSE / PALUDES / ÉMISSION DU 20-01-2006 / RADIO CAMPUS / 106.6 FM /

 

Ce premier roman, qui commence très benoîtement par les interrogations et les soucis d'un jeune professeur de collège en poste dans la banlieue, bascule sournoisement et radicalement dans un fantastique qui fait songer aux étrangetés d'un Bioy Casares. Atteint d'une douleur au dos incurable, le narrateur est hospitalisé puis envoyé en convalescence dans une sorte de centre de thalassothérapie où s'opère progressivement une mutation de son organisme. La prégnance de l'élément marin, qui envahissait déjà le discours du jeune homme, devient réalité. Soumis à un régime alimentaire surprenant, à des exercices physiques ou à des soins médicaux étonnants, il observe sans inquiétude son corps devenir d'une viscosité et d'une souplesse écoeurantes. Débarrassée de tout squelette, son individualité peut enfin se dissoudre dans l'océan, à moins que les dernières pages ne viennent amplifier encore ce fascinant cauchemar.

 

 

/ ZONES SENSIBLES PAR GEORGES BÉNAILY /

 

Lorsqu’un livre s’offre, comme Zones Sensibles de Romain Verger, dans sa brièveté et sa richesse, lorsqu’on le lit en un souffle, traversé par sa foisonnante polysémie, sans pour cela que le récit s’en trouve alourdi, on se dit que l’on tient là un pan de littérature.
Fable ou fantasme, retour du mythe ovidien, métaphore littéraire sur la fatigue des corps, leur inadaptation à la minéralité contemporaine touchant notre sensibilité altérée ? L’ambiguïté d’un vrai roman est dans tous ces balancements interne/externe du corps et du réel, de leurs rejets et affrontements réciproques.
Le texte se partage en deux parties distinctes : avant et après l’opération chirurgicale : dalle-bloc-bulle ou le parcours déliquescent ! La découpe en paragraphes inégaux scande ensuite la narration, permettant les ellipses, les sauts de lieux ainsi que l’intrusion onirique. Cette composition originale permet une lecture non psychologisante, donnant par touches d’inégale valeur en même temps les mutations successives du corps et des informations plus objectives, venant "faire raccord" pour relancer l’intérêt de l’intrigue.
Un homme souffre d’un monde heurtant par sa dureté, son inhospitalité. Son corps va muter jusqu’à la métamorphose avec l’aide de la médecine. Il observe sa mutation de l’extérieur et on pense à Grégoire Samsa de Kafka. Le "je" omniprésent du narrateur ne s’octroie pas le récit comme engendré par un narcissisme ou un égotisme. Ce qui arrive au corps dans sa lente transformation est accepté comme une juste thérapie : c’est le constat impersonnel et néanmoins effrayant que la déshumanisation subie est la condition sine qua non du retour à l’identité (compris ici comme mêmeté, coïncidence ) donc à la mort de soi en vue d’une refondation.
L’anesthésie souhaitée (p. 26), l’anesthésie réelle montrent bien le désir tenace de lutter contre la douleur, de tenter tout au long du récit de se soustraire au règne des mammifères pour se rapprocher du milieu marin. Mais comme Samsa, il n’atteindra jamais à un pur soulagement, une apesanteur sans pensée. Les "horribles cris de nourrisson" (dernières lignes) d’une forme poulpeuse et immonde désigne bien qu’à partir de l’aquatique (ou du liquide amiotique) va naître du vivant mais sans l’originel du nouveau-né, avec une charge de souffrance enfouie. Le récit se termine sur une interrogation qui à ses trois-quarts s’exprime par cet encart sans lien avec la narration, pure information journalistique annonçant peut-être la régénérescence de notre monde par le retour aux origines.
Roman remarquable de Romain Verger mais qui différemment de Kafka ou de Camus où le neutre, le "il" de la voix narrative distante, extérieure et essentielle, agit pleinement, ne cultive pas directement par son phrasé l’ambiguïté inhérente à l’inquiétante étrangeté souhaitée.
Néanmoins, passée la première lecture, de la profondeur de l’oeuvre et de ses prolongements inouïs sourd comme un sens tissé par des remarques parsemant les lignes : le trou creusé dans la table par Jérôme (comme une ravine d’où coule un filet d’eau), les bordures de skaï du siège d’où sortent coquillages et mollusques, les cartouches water–man étoilant le plafond de la classe. Des signes prémonitoires, des inquiétudes entre rêve et réel. L’étrangeté de la situation globale du roman tient donc à la dissémination dans la trame même du récit de détails notifiés comme plausibles mais toujours à la limite du mirage.
Echapper à la dureté du monde (le sable sec, le corps osseux, l’organique blessant, la dalle) pour laisser s’y substituer le spongieux, le mou, l’informe (la vase, les algues, le rasé), le lisse ? N’est-ce pas aussi rêver du déplacement de l’élément mâle vers le stade femelle : de la rigidité à l’hospitalité, du vertical à l’horizontal, comme planéité du gisant, de l’anesthésie, de la position reposée.
La douleur fut l’indication qu’un retour à la nage devait être salvateur mais ici le procédé est poussé jusqu’à l’extrême métamorphose du corps pour accéder à sa propre restructuration.
Cependant, c’est vers l’unicité biologique que se dirige le corps du héros, métonymie de l’un à la place du complexe ( "le tronc de la Ravine des Roches", "le cadavre mutilé de la plage" et "le monstre non identifié").
C’est cette progression vers l’indifférencié, vers un magma tenant lieu de matrice qui est en oeuvre tout au long du récit.
Un corps qui s’éloigne et s’isole, ne rencontre plus sa composition, se réduit à une monade chosifiée jusqu’au protoptère ultime témoignant d’un vague cri encore humain. En fait l’histoire d’un corps involutif perdant son hétérogénéité, débarrassé de toute phanère, mutant d’avant la culture.
Quel sera le miroir courbe qui dévoilera l’énigme de cette anamorphose afin de la redresser et que s’origine peut-être là un avenir messianique. Mais il faudra d’abord délivrer la bête des rets du pêcheur.

 

/ ALAIN HÉLISSEN / LA POLYGRAPHE / 2006 /

 

"Romain Verger, dont j’avais pu apprécié un précédent ouvrage de facture poétique (Premiers dons de la pierre, L’improviste, 2003) livre ici son premier roman. On y embarque en compagnie du narrateur, professeur en banlieue. Et le récit s’ébranle, comme le train qu’il prend quotidiennement pour se rendre à son collège où quatre-vingt élèves turbulents ne le ménagent pas. Mais les zones sensibles se situent bien plus dans son corps souffrant et c’est un voyage à l’intérieur de soi que relate ce livre particulièrement troublant. S’étant fait prescrire une cure dans un établissement thermal du bord de mer, le narrateur va progressivement vivre une métamorphose corporelle en étroite liaison avec des fantasmes fréquents où prédomine l’élément marin. Chute des dents, des oreilles, des cils, des poils, c’est un chemin à rebours qu’il emprunte sans se soucier des signes précurseurs d’une effroyable décomposition. Autour de lui, deux femmes avec lesquelles il avait noué des relations disparaissent soudainement. Il reste seul dans sa folie. Jusqu’à répondre une nuit à l’appel de la mer qui va l’accueillir parmi d’autres visages familiers. Zones sensibles, on l’aura compris, n’est pas une fiction ordinaire. Sous le couvert d’une écriture romancée, Romain Verger parcourt comme un lent retour aux origines. Ce livre ne raconte rien d’autre. C’est toute sa densité."

 

/ ZONES SENSIBLES PAR SYLVIE LÉCUYER /

 

On le sait, toute écriture, quelque distance fictionnelle qu’elle s’impose, est écriture de soi, et en entamer le processus est le signal que la descente au labyrinthe est devenue pour la conscience une nécessité incontournable. Celui qui dit "Je" dans Zones sensibles n’échappe pas à cette règle. Dans la discontinuité des séquences narratives, l’écriture va donc mimer la dislocation du réel d’une existence qui ne s’offre plus que par bribes obsessionnelles se refusant de plus en plus clairement à rester collées ensemble : wagons miteux du train, chahuts de classes d’un collège de banlieue, bistrots d’Hamed, Mustapha, Manuel ou Slobodan, explorations médicales pour tenter de soulager un corps qui crie de partout sa détresse, cigarettes à répétition. Et tandis que l’extérieur craque de toutes parts sous l’effet du côtoiement de l’anonymat et de l’altérité, dans la conscience en miettes du narrateur s’amorce "l’épanchement du songe", la réalité mine de rien commence à s’investir de présences inquiétantes, la mer surtout, en discrètes flaques d’eau mêlées d’algues d’abord, avant d’envahir tout l’espace mental.
Symptômes d’acédie, état dépressif ? Non. Dans l’entre-deux de l’extérieur et de l’intérieur où il se situe, le corps est le premier à manifester ce qui est à l’oeuvre. Une identité est en train de se casser, comme les vertèbres rétives aux mains pourtant expertes du médecin, une raideur souffrante, une opacité inutilement violée par l’investigation radiographique. L’agression chirurgicale imminente qui aura pour fonction de figer définitivement l’identité haïe, métaphoriquement évoquée par la perspective des vertèbres soudées, va enfin libérer l’énergie nécessaire à la conscience pour se "réinventer". Et c’est avec une minutie de maniaque que l’écriture, dans la deuxième partie du récit décrit, à l’intérieur d’un espace mental désormais coupé du réel, les patients efforts du narrateur pour conquérir la souplesse de l’invertébré. Là, dans un lieu improbable, défini par sa seule parenté avec la mer, et dans une durée qui ne se mesure plus que par la répétitivité des soins, le corps est désormais un objet docile entre les mains de traitants thaumaturges qui s’emparent des chairs et les malaxeront, les travailleront pour en extraire l’humain. Avec une attention curieuse et parfois amusée, le narrateur s’observe en perdre peu à peu les attributs, dents, paupières, ongles et même nombril, signe de renoncement à une première naissance, tandis que s’inverse le rapport entre l’extérieur et l’intérieur : le corps, au lieu d’assimiler la nourriture pour en faire de l’humain et affirmer ainsi son ipséité, devient ce qu’il absorbe, algues, mollusques, rendant ainsi possible sa fusion avec les origines de l’organique, l’aube des espèces. Tel se révèle le parcours initiatique et ses rites de passage pseudo-thérapeutiques, l’effort de la conscience pour refaire à l’envers le chemin du complexe à l’élémentaire. Mais l’être qui s’est peu à peu libéré de son humanité en revenant aux origines ne s’est pas pour autant affranchi de ses propres terreurs. L’horreur de l’agonie et de la cruauté est obsessionnelle. Ce qu’il est devenu, et dont aucun miroir ne peut lui renvoyer l’image, n’est-il pas de même nature que la chose agonisante et immonde que Manuel - encore lui - l’oblige à porter sur son dos puis à fouailler cruellement ? Tel qu’en lui-même enfin... le narrateur accouche de sa propre vacuité d’être innommable, désormais sans pensée et sans mots, monstre nourrisson que le passeur Manuel devra, dans d’immenses efforts, extraire du ventre le la mer.
Réinvention de soi ? régression terrifiante plutôt, car la métamorphose s’impose sous le signe d’une perte irréparable, celle des mots. Or les mots, ils sont partout dans le récit, ils en sont même, nous semble-t-il la raison d’être, échouant dans leur fonction commune qui est de faire sens pour mieux affirmer leur vocation à faire image. Le langage communication est toujours pris en flagrant délit de dysfonctionnement, il rate sa cible dans le trop ou le trop peu, logorrhée du narrateur qui "parle trop français" en cours, de son élève la petite Leila et "ses phrases surpeuplées", mots instrumentalisés par la science médicale dont la technicité veut passer pour de l’efficacité, mots étrangers au contraire devenus comme des cris inarticulés dénués de sens, dans un mélange des langues, aux deux sens du terme, imposé au narrateur jusqu’à l’écoeurement, langue coupée enfin, celle de saint Romain, martyre pire que la mort.
La mise en scène par le récit du processus d’extinction en soi du langage n’est-elle pas le témoignage de la hantise de son tarissement et est-ce aller trop loin que de lire le récit comme la métaphore de ce que serait pour celui qui écrit l’horreur d’une conscience mutilée, punie, privée de sa force vitale, la poésie. Mais c’est tout le contraire qui se passe ici, puisque le langage s’autorise à être ce pourquoi il est fait, passeur d’images. Et à ce titre, l’écriture de Romain Verger est un véritable bonheur, car cette écriture-là est lumineuse, dense, elle a le pouvoir de féconder le réel, c’est une écriture de poète, et nous l’en remercions infiniment.

 

 

 

/ CHAPERON ROUGE / PSYCHOVISION.NET / MAI 2006 /

 

Premier roman de Romain Verger, jeune romancier de 33 ans qui est aussi l’auteur d’un essai sur Henri Michaux, Zones Sensibles est un ouvrage troublant, inquiétant, et profondément dérangeant. Un roman étrange dans lequel la narration se déconstruit pour reconstruire une réalité nouvelle par le pouvoir des mots et de l’évocation. Une plongée dans une psyché à la raison vacillante qui nous emporte à la lisière entre folie et réalité, fantastique et onirisme avec une virtuosité d’écriture franchement jubilatoire et toujours teintée d’une grande poésie.
De la déculturation de nos sociétés anonymes et abêties à la réinvention du corps humain, à la reconstruction d’un organisme à la recherche de soi et de sa souplesse primordiale perdue qu’il va aller chercher aux tréfonds du végétal et de l’aquatique, c’est à un voyage aux confins de la folie et de la perte de soi-même que Romain Verger nous convie. Une plongée dans un monde onirique et fantasmatique où la perte de repère devient perte du corps, où la maladie permet à l’individu de se recréer et de se repenser, monstre hideux dans lequel l’abandon des attributs humains est à chaque fois une petite victoire sur les limites de nos organismes. Roman complexe me direz-vous ? Ecriture ambitieuse certes, mais la complexité du sujet de
Zones Sensibles ne se double pourtant pas d’une complexité narrative : les enjeux sont clairement présents, la pertinence et la réflexion sur le choix des mots et de la syntaxe est bien réelle, mais jamais Romain Verger nous écrase sous le poids d’une interrogation ou d’un style bien trop pesants. Au contraire, il nous offre un roman très simplement mené, l’histoire d’un homme à l’image de chacun de nous, jeune professeur dans un collège ou lycée difficile de banlieue. Les élèves sont terribles, l’incompréhension et le désintérêt de ses élèves le terrassent, les mots se perdent, la culture s’effiloche et notre narrateur plonge rapidement dans une sorte de terrible dépression stigmatisée par l’apparition de maux de dos de plus en plus douloureux. A la disparition des mots, à l’épuisement de la langue se substituent donc les maux de Romain : dans cette école, on noie en effet les livres, on les découpe, les effeuille, pour en faire des oeuvres d’art ou des cocktails d’encre. La parole du professeur submerge ses élèves, les engloutit et ils le lui font clairement remarquer tandis que la métaphore maritime vient de plus en plus hanter et peupler la parole du narrateur. Au fil de ses trajets en train et de ses douleurs, les mots et l’évocation de sa vie désespérante défilent à la vitesse des paysages monotones qui constituent sa vie quotidienne. Mais peu à peu, la douleur va prendre le pas sur la réalité et celle-ci va se trouver peuplée de créatures inquiétantes, de pensées troublantes en rapport toujours avec la mer, l’élément aquatique ; telle un régression vers le primordial, l’amniotique, l’enfance, qui va le conduire peu à peu à une véritable régression physique.
La douleur aux vertèbres va le mener à une opération. A partir de ce moment là et de la convalescence qui s’ensuit dans un étrange centre thermal de Bretagne, la folie va prendre le pas sur la réalité du narrateur et son corps va peu à peu se transformer pour se réinventer, perdant peu à peu ses qualités humaines pour s’adapter à l’état organique de l’invertébré. Le corps va se transformer mais la conscience aussi et Romain Verger nous offre la vision de la réunion presque idéale de l’humain et de la mer, le corps devenant ce qu’il absorbe (des algues et du poisson) et malaxé jusqu’à l’étirement le plus incroyable. Le nombril disparaît, refus de son appartenance au monde qu’il rejette et qui le rejette, les dents tombent, le corps se dévertèbre, et la folie gagne. L’individu se métamorphose et se recompose dans un élan inversé de rejet et d’acceptation qui recompose l’ordre des choses. Une formule scientifique  un peu complexe, "l’ontogenèse refait la phylogenèse " formule en mots compliqués une vérité assez simple : l’évolution de l’individu au stade foetal suit et reproduit l’évolution de la vie sur terre. C'est-à-dire que le foetus va reproduire tous les stades cellulaires et le développement lié à l’aquatique jusqu’au besoin d’oxygène et à la sortie de l’eau. C’est donc l’apparition de la vie sur terre mais aussi le schéma de la naissance, la formation du foetus et la sortie du liquide amniotique. Alors si vous me suivez, c’est le processus inverse que va suivre et revisiter Romain Verger : l’homme va retourner à l’aquatique par une lente re-transformation du corps pour confirmer une osmose fondamentale entre l’humain et le marin. Retour aux origines par une lente et méthodique recomposition du corps (mais aussi par un long et méthodique dérangement des sens...) Ici, tout est bien entendu intimement liée dans une plongée sans retour, à la fois folie et poésie.
Zones Sensibles est ainsi une très belle et très sombre plongée dans la folie et la détresse d’un homme désespéré par sa vie de tous les jours et par la société abêtissante qui l’entoure. Une histoire profondément humaine et dérangeante dans un style vraiment limpide, simple et extrêmement précis. Quand tout se désintègre autour du narrateur, c’est la force de l’écriture de Romain Verger qui vient relayer la foi dans le mot. Un ouvrage vraiment intelligent et passionnant qui nous emmène de bout en bout sans lasser et en soulevant à chaque page une nouvelle interrogation, un nouvel étonnement, un nouveau sentiment de malaise. Un excellent roman qui nous prouve une fois de plus le talent de Quidam Editeur pour dénicher les perles rares de la littérature contemporaine. Un roman à découvrir, à lire et à relire que je ne saurais que trop vous conseiller pour découvrir d’autres territoires encore inconnus dans le panorama des littératures dérangeantes et intellectuellement excitantes ! Un jeune auteur à ne pas laisser dans l’ombre  et une maison d’édition dont je ne peux que conseiller de découvrir l’intégralité du catalogue à tous les amoureux de littératures contemporaines originales et sortant des sentiers battus. Enfin des mots neufs à offrir à nos esprits curieux !

Vraiment un excellent roman. Il ne faut pas s'attendre à quelque chose de fantastique dans le sens traditionnel du terme mais bien plutôt à un roman à la lisière des êtres et des choses qui laisse planer une atmosphère vraiment troublante. C'est un ouvrage qui traite vraiment des frontières, qu'elles soient entre le réel et le fantasme, le corps et la transformation, l'humain et l'inhumain. En plus, c'est fascinant la manière dont l'auteur nous dépeint cela, à la fois en retrait et avec une puissance d'évocation pleine de talent. On est vraiment en plein coeur d'une écriture très contemporaine mais cette fois avec une thématique vraiment originale et insolite. Et je ne vous ai pas en plus parlé des personnages secondaires.... Chapeau bas!

 

 

/ MARC FONTANA / DIÉRÈSE / N°33 / 2006 /

 

Un premier roman est un pari, un pari sur l'écriture, sur la langue, sur la forme, sur la matière du récit, et ce pari, Romain Verger le tient. Et il le tient peut-être très simplement parce que son livre, maîtrisé, n'échappe pas aux mains qui le tiennent. Ce court roman s'établit dans les "zones sensibles" de l'intériorité mais son approche singulière n'exclut pas le partage.
L'histoire est celle d'une métamorphose. D'une dissolution même, tant le rôle de l'élément liquide, dans ce roman, est important. Car la direction du récit est celle d'un retour amont, à contre-courant même du corps, vers l'origine, vers ce passé antérieur à l'homme, dans les profondeurs aquatiques. Nous évoluons au début du livre dans l'univers circonscrit dévolu à un jeune enseignant de banlieue, univers qui ne lui procure comme seules échappées que des paysages entrevus chaque jour au travers des vitres des trains ou celles de sa classe. Il n'est pas indifférent à ce qui l'entoure, les enfants retiennent son attention, les gens qu'il croise chaque jour sur "la Dalle" deviennent des familiers. Mais il est là sans être présent, et la présence qu'il porte en lui est vouée à un ailleurs où la solitude pourrait se vivre dans l'apaisement et la reconnaissance de soi : la mer. Toutes ses pensées, malgré lui, sont tournées vers la mer qui lui donne des signes de connivence : "De retour du collège, je plonge la main dans mon sac pour en sortir un manuel et c'est une algue qui me vient entre les doigts" (...) "Ce matin, en arrivant sur la Dalle, j'ai senti les embruns, un mélange d'iode et de poisson porté par le vent (...)". Comme son corps douloureux nécessite une intervention chirurgicale, et que son médecin lui suggère ensuite une convalescence dans un établissement thermal, il se
rend enfin à la mer. L'établissement, situé au bord de l'océan, est ultramoderne, sophistiqué, le personnel y est très attentionné, les soins personnalisés. Seul, toujours, mais environné de présences féminines, il se prête docilement à tous les exercices de rééducation, à toutes les variantes de balnéothérapie, et respecte consciencieusement le régime alimentaire édicté par une diététicienne. Ainsi, encouragé par son médecin, il se sent progresser, son corps ne le fait plus souffrir et même il s'assouplit considérablement. Cette thérapie, destinée à le soigner, tend inexorablement à le transformer, à le réinventer : "J'ai acquis cette certitude en mesurant mes progrès : j'ai la souplesse des algues, la ductilité du poulpe, l'appétit des astéries, la mobilité de la mer, ses courants de surface et de fond. J'ai la pensée obsessionnelle des couteaux dont la survie à marée basse est suspendue au retour de l'eau". De ses dents à ses pensées, le narrateur perd peu à peu tous les sens, les repères de sa vie d'homme. C'est une perte consentie, une régression heureuse, et c'est un bonheur foetal que la mer lui promet au bout de l'aventure. Comme une mise au monde inversée, une venue au monde de l'obscur et du silence.

 

 

/ JACQUES MORIN / DÉCHARGE / N°129 / MARS 2006 /

 

Romain Verger écrit des poèmes, Décharge en a publié, il y a peu. On pouvait déjà noter chaque fois une construction qui caractérisait déjà sa production. L’ouvrage présent est un roman. C’est toujours difficile pour moi de passer de la critique de poèmes à autre chose et souvent le passage pour l’auteur dans un genre plus ambitieux n’est pas obligatoirement couronné de succès. Là, je dois dire que le livre ne m’est pas tombé des mains, ce qui est un test en soi et que j’ai été assez sidéré par la qualité de l’écriture et l’intérêt que j’y ai porté puisque j’ai lu sa petite centaine de pages en très peu de temps. Je reproduis la photo de couverture signée Thomas Legrand sans trop savoir si le noir et blanc ne va pas en estomper la force. En tous cas, ce poulpe brun posé sur la chaise métallique dorée matérialise assez bien l’esprit du roman. Je ne vais pas déflorer l’histoire sous peine d’en affadir le charme, mais on glisse irrésistiblement d’un espace bien réel, avec des ancrages circonscrits à un no man’s land mystérieux, préparé par quelques signes précurseurs, avant de rejoindre une exterritorialité fantastique où la part poétique n’est pas bien entendu absente. L’expression est précise, rigoureuse, prégnante. On pourra penser à quelque étude psychanalytique pour tenter de comprendre cette attirance indéniable pour le monde marin. Un chose est sûre, ce roman résonne aussi bien dans les veines que dans la mémoire.

 

 

 

/ GÉRARD PRAT / LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ / 11-01-2006 /

 

"Zones sensibles est un roman difficile à classer. La quatrième de couverture le qualifie de "voyage intérieur et organique". C'est la chronique d'une folie écrite dans une langue poétique. Un jeune homme est professeur dans un collège de banlieue. Il rêve de mer. El là commence la métamorphose. Mais plus que l'histoire, ce qui compte, c'est les mots, et la musique des mots. Romain Verger écrit là son premier roman. Mais il y a quelques années, il avait écrit un recueil de poèmes et de dessins inspirés de la grotte Chauvet, Premiers dons de la pierre."

 

/ ROMAIN FUSTIER / CONTRE-ALLÉES / N°19-20 / 2006 /

 

Ceci est un roman, un premier roman, mais l'auteur le conçoit comme un prolongement de son travail poétique, que vous avez déjà pu découvrir dans nos pages. La construction de ce livre, l'imaginaire obsessionnel qui le traverse rappellent les proses d'un Michaux par les passerelles qu'ils tendent entre un hyperréalisme affiché au début du livre (le narrateur est un jeune enseignant "balancé" dans un collège difficile) et le basculement progressif dans un univers étrange qui ressemble cependant au nôtre comme deux gouttes d'eau. D'un paysage urbain industriel vu à travers la vitre du train, on va glisser vers un bord de mer fantasmé, on va sombrer dans la folie. Le mérite de Romain Verger aura été ici de trouver une langue comme au bord du précipice.


 

 

 

/ CHLOÉ DUBREUIL / LE SITE DE CHLOÉ DUBREUIL / JUIN 2006 /

 

Un roman très spécial et qui certes ne peut pas plaire à tout le monde, mais étrange, surprenant. une langue travaillée et qui vous pénètre. L'histoire est celle d'un jeune homme, professeur, obnubilé par des rêves de mer et qui souffre d'un profond mal de dos. La thérapie classique ne faisant pas effet, il va se retrouver dans un centre où l'on ne soigne que par les algues. Et c'est là que le roman prend toute sa dimension. Au début, le lecteur peut être un peu perdu, mais ensuite... la transformation commence. Chimère, réalité. Folie, désir intense de rejoindre un autre état que d'écume et de silence. Pour son premier roman, l'auteur, 33 ans, réussit à se démarquer. Il est des images de son livre qui me resteront quelque temps.

 

 

/ GAËLLE CASELLATO / LE COURRIER DE MANTES /

 

Les collégiens de Pasteur et Clemenceau se souviennent forcément de ce jeune professeur, Romain Verger, jeune titulaire du concours qui se retrouvait en poste à Mantes, il y a deux ans. C’est sur le trajet en train, puis de la gare aux collèges, en traversant « La Dalle », que l’impulsion d’écrire un roman lui est venue. Ce roman, Zones Sensibles est ancré dans la réalité du Val Fourré et de ses établissements dits « sensibles» mais l’écriture très poétique du roman s’en détache pour explorer un univers onirique. Les lieux réels ou les figures locales, le Collège au gré des heures de cours, les échappées vers la Dalle, "chez Mustapha", le café situé en face du Collège, "chez Hamed", le patron du Café de la Gare, Slobodan, l’énigmatique Ariel, professeure d’Arts Plastiques, Manuel, le patron de la gargote sont autant de prétextes à la déambulation poétique où l’humour affleure dans des scènes cocasses où le peuple anonyme des élèves défilent : Hassan et Houssine, Mina, Jérôme, Thomas, Leïla... qui se reconnaîtront sans doute. Le personnage , plongé dans la situation violente et déroutante d’un univers hostile, est submergé par d’étranges rêves de mer, des fantasmes qui lui font perdre pied avec la réalité. Ces Zones sensibles qui deviennent comme une frontière imperceptible du commencement de la névrose, le franchissement de ce que les psychanalystes appellent la "border line", névrose à laquelle on est exposé en travaillant dans cet univers, névrose de notre monde contemporain, névrose dans laquelle tout un chacun peut très vite sombrer. Tout commence par une douleur dans le dos et peu à peu tout se liquéfie dans un grand mouvement de mer qui engloutit le monde pour faire jaillir d’étranges rêves mêlés de nostalgie. Est-ce le sentiment ou le désir de se sentir partir, d’échapper à cette situation ?

Samedi 28 Janvier , Romain Verger donnait une lecture de son roman au café argentin "El Sur" à Paris accompagné du représentant de Quidam Editeur. Il a lu deux extraits pour ensuite laisser place aux questions du public. L’écrivain a ainsi expliqué son titre, ironisant sur l’appellation "sensible" de L’Education Nationale. Pour les rêves de mer, hormis la référence à la nostalgie de l’enfance, l’écrivain a rappelé que l’idée lui était venue sur le trajet Paris-Mantes, durant lequel, si on n’y prenait garde, en continuant la ligne jusqu’au bout, on pouvait se retrouver au bord de la mer...

 

 


 

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