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/ EGON SCHIELE / MOI, ÉTERNEL ENFANT / ÉDITIONS COMP'ACT / 1998 /


 

 

Dans sa postface, Nathalie Miolon rappelle qu’on doit à Arthur Roessler (un ami du peintre) d’avoir fait éditer ces poèmes, mais qu’il leur porta tout autant préjudice en les corrigeant abondamment, les modifiant en profondeur. Cette part méconnue de l’oeuvre d’Egon Schiele ne nous est donc parvenue sous sa forme originale et non tronquée qu’en 1977. Elle n’en est pourtant ni la part maudite, ni l’enfer : nettement moins dérangeante que ne le sont ses peintures et dessins, sa poésie n’est pas inintéressante, parce qu’elle confirme que Schiele est d’abord peintre et que lorsqu’il écrit, il ne cesse pas de l’être, trouvant même dans les ressources de la langue des moyens de créer des matières, des couleurs et des ombres, notamment dans ce plaisir qu’il trouve aux compositions lexicales : "troncs-pupilles", "étangs-miroirs", "arbres-régates", "les arbres-tempête" en sont quelques exemples. Poésie d’un peintre qui se dit "voyant" et appréhende donc le monde par la vue, qui trouve à y exercer frénétiquement sa pulsion scopique, que ce soit dans "les troncs-pupilles qui s’enchevêtrent", les yeux des oiseaux dans lesquels "(il) (s)e voyai(t) rose avec des yeux brillants" ou dans l’évocation du "long voyeur portant lunettes". On sait que le dessinateur autrichien se représentait souvent dans ses autoportraits marqué d’un fort strabisme, manière de répondre aux critiques de l’époque qui n’hésitaient pas à jouer du calembour auquel invitait son nom pour l’égratigner (le verbe schielen signifie loucher). Strabisme, pour exprimer peut-être aussi ce basculement d’un regard tourné vers l’extérieur à une vision intérieure qui, en pleine diffusion des théories freudiennes, scrute "la torture de la pensée", les "effrayantes douleurs au-dedans, dans l’âme", "l’éternel état de rêve" dont parle Schiele. Strabisme encore, pour marquer son anti-conformisme, sa divergence de vue avec la morale bourgeoise bien pensante de l’époque, et plus encore avec l’académisme : "et je ris / en peignant pour moi-même l’hiver blanc en été". Une poésie de la vision, étrangement saturée de couleurs et de lumières, comme dans les rêves ou les hallucinations, au point qu’elles s’y mélangent parfois exagérément, comme s’il s’agissait d’essais faits à même la palette : le "brun-vert-passé" ou "le pré vert-gris-orange", mieux encore : le "vert-jaune, vert-bleu, vert-rouge, vert-mauve, vert-soleil et vert-frisson" du parc. Ce sont parfois les contrastes qui l’emportent (rappelant les dessins au crayon) : ainsi de "la ville noire" sous "le ciel blanc". Parfois, à l’inverse, les sujets s’évanouissent dans le fond à la manière d’une estampe ou d’une aquarelle : "points jaunes sur fond jaune". Autre exemple : "Dehors, dans un champ-couleur / se sont fondues des silhouettes colorées, / les bruns paysans broussailleux au bord du chemin brun / et des jeunes filles jaunes dans le champ de muguets". Si Schiele est réputé pour ses représentations de la figure et du corps humains, beaucoup de poèmes ont une dimension plus bucolique. Ce sont les paysages de la campagne qu’il rejoint après avoir quitté Vienne en 1911 qui sont évoqués au fil des textes. Encore que certains de ces tableaux acquièrent une dimension charnelle et érotique : "Les arbres-colonnes traçaient justement des lignes vers le lointain, / en s’affaissant / sensuellement dans leur rondeur-longueur ; je pensai à mes visions-portraits colorées. " Champs ventés, "routes mouillées" ou plaines pluvieuses d’où se détachent des figures d’humbles paysans laborieux, un joueur aveugle d’orgue de barbarie ou des "oiseaux grelottants". Manière là encore de se positionner, à rebours de la bourgeoisie et de l’aristocratie urbaine : "j’ai maudit aussitôt l’argent (...) ce vénal, l’argent-profit". La ville n’est pas absente mais souvent associée à la figure paternelle, symbolisant à elle seule la chute et la mort : "Commencèrent les temps morts et les écoles sans vie. / J’arrivai dans des villes mortes, sans fin, et je portai mon deuil. / À cette époque, je vécus l’agonie de mon père". Le père frappé par la syphilis va profondément marquer l’imaginaire du peintre, au point de nouer dans son esprit, et d’une manière indélébile, la sexualité à la mort. De même que les chairs féminines aux silhouettes cachectiques ont des reflets verdâtres de viande putréfiée dans les peintures, les figures féminines évoquées dans les poèmes ont la "pâleur morte" des fantômes. Je pense à cette "dame bleue dans la verdure" ou à ces "jeunes filles blafardes et blanches (qui lui) montraient / leurs jambes noires et leurs jarretelles rouges et parlaient avec des doigts noirs". La poésie de Schiele dit explicitement cette aspiration contradictoire aux pulsions de vie et de mort ("comme c’est bon ! – Tout est mort vivant"), exacerbée chez lui, mais dont il n’hésite pas à faire une qualité essentielle de la condition humaine : "Je suis Homme, j’aime la mort et j’aime la vie".

 

© 2008 / romain verger /

 

 



 

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