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/ DENTON WELCH / SOLEILS BRILLANTS DE LA JEUNESSE /

/ÉDITIONS VIVIANE HAMY / 2008 / ÉDITION ORIGINALE : IN YOUTH IS PLEASURE / 1945 /
 

 

L’écrivain et peintre Denton Welch a publié ce roman à vingt-huit ans, soit trois ans avant sa mort prématurée, qui fait suite au grave accident de la route dont il a été victime à l’âge de dix-huit ans. Dans la préface au roman, William S. Burroughs dit l’admiration qu’il accorde à l’écrivain, l’influence qu’il eut sur sa propre production. Il admire notamment sa capacité à transfigurer les "choses ordinaires, car la plupart des expériences qu’il décrit sont banales : une promenade, un goûter, une pêche Melba, la pluie sur un fleuve..."

Ce roman est un récit de formation, d’initiation et de maturation, qui voit passer Orvil, un adolescent de quinze ans, du monde de l’enfance (auxquels le rattachent les surnoms paternels d’"Asticot" ou de "Microbe"), au monde adulte, et ce en un été. Orvil, placé en internat, doit composer avec deux figures parentales absentes : celle d’un père trop accaparé par son travail et ses voyages d’affaires pour s’occuper de son fils ( il "signifiait à peine plus pour lui que "voitures noires" et "restaurants chics"), et celle de la mère, morte trois ans auparavant.

Un adolescent cultivé qui trouve dans sa passion de la brocante à "meubler son cabinet de curiosité imaginaire", qui s’est plus encore réfugié dans un monde intérieur à l’imagination prodigieuse, peuplé de correspondances plus incongrues et cocasses les unes que les autres. Ainsi au restaurant, il voit ses épinards comme une bouse de vache dont il aurait crevé la croûte sèche de sa chaussure, ses champignons comme des "scalps d’épaisses chevelures orientales" et sa pêche Melba comme le "derrière d’une croupe de poupée en celluloïd". Se baignant un jour dans la rivière, il s’imagine flotter en "omelette norvégienne, un de ces jolis entremets glacés coulés dans une génoise chaude". Orvil est un compulsif de la comparaison. La réalité n’est affrontée qu’à travers le tamis d’une perception onirique omniprésente, aussi bien diurne que nocturne, sorte de tampon qui le protège de ses hantises mais qui lui permet simultanément de franchir ce cap de l’adolescence.

Difficile d’abord de renoncer à son corps d’enfant. Il en observe les changements et tente impuissant de contrer les premières manifestations de la puberté : "Il avait peur, maintenant qu’il avait quinze ans, de commencer à perdre ses beaux traits". Aussi prie-t-il le Seigneur pour que la barbe ne salisse jamais son visage, il se rase les poils pubiens. Mais à ce refus premier succède un certain plaisir, une certaine excitation à découvrir de nouvelles sensations, aussi simples que l’odeur de sa chair étendue au soleil. Welch montre avec un amusement contagieux que ce processus de maturation passe par quelques symboles forts et dérisoires, comme l’acquisition qu’Orvil fait d’un slip de bain, ou la pratique du sport, pratiquée à outrance, à l’imitation d’un manuel de l’époque edwardienne consacré à la culture physique et trouvé à l’hôtel. Le jeune homme ne pense plus dès lors qu’à s’enfermer dans la penderie, puis dans un tiroir de sa chambre, pour s’offrir une bonne suée. Mais ces expériences ont une autre finalité pour Orvil : elles sont l’occasion d’incarner sa culture, les différents rôles de composition et archétypes rencontrés dans ses lectures ou ses livres d’histoire : un prisonnier enfermé dans un cachot en l’occurrence. Il en va de même lorsqu’il éprouve le besoin de se fouetter au moyen d’une lanière devant le miroir du vestiaire de l’hôtel : "Il était Henri II faisant pénitence sur la tombe de Becket. Un aide canonnier désobéissant sur un navire de guerre. Il était un forçat attaché à un arbre en Tasmanie, un galérien, un martyr chrétien, un ermite du désert". Ce passage d’un âge à un autre tient aussi incontestablement pour le jeune homme d’un rite d’initiation au cours duquel il devra faire l’épreuve de la douleur et la surmonter en adulte courageux. Ainsi du rouleau rouillé qu’il trouve dans un champ et qu’il s’attache à la taille pour le tirer ou de ce besoin de plonger ses mains dans les orties.

Le roman raconte également comment Orvil gagne son émancipation, comment il y parvient, en se soustrayant à sa propre famille, et plus largement à la société. Mais il montre aussi que sa marginalisation lui permet de se faire une place parmi les autres, de faire progressivement entendre sa voix. Le jeune homme s’emploie à réaliser par tous les moyens ses aspirations à la liberté. Et justement, le voilà livré à lui-même — et pour son plus grand bonheur — le temps d’un été, loin du pensionnat, dans cet hôtel du Surrey, en bord de Tamise, avec son père et ses deux frères aînés : Ben, un militaire, et Charles, l’aviateur, violent, moqueur, méprisant à son égard, qui n’hésite pas à le rudoyer, à lui voler de l’argent et à l’abandonner au beau milieu de l’eau, lors d’une promenade en barque. Ce séjour apparaît d’abord comme un moment de désocialisation. Orvil ne pense qu’à fuir, nuit et jour, à errer dans la nature, sur les chemins de halage, ne réapparaissant subrepticement à l’hôtel qu’au moment des repas. Pas une nuit sans qu’il ne quitte sa chambre et ne parte explorer les jardins de l’hôtel, le vallon, le cimetière canin... Il ne supporte pas l’enfermement et ne rêve que d’être un bon sauvage : "Si seulement, pensait-il, je pouvais vivre tout seul dans une pente près du fleuve ! Je devrais chasser pour me nourrir, je m’endurcirais, je serais tout bronzé, comme un sauvage ! Je ramasserais des champignons, des baies, des racines. Je pourrais même essayer de manger de l’herbe." De fait, les clients de l’hôtel participent peu à son initiation. Il n’y a guère qu’Aphra (une amie de Charles venue les rejoindre, épouse d’un soldat resté à l’étranger) qui éveille en lui de l’intérêt, suscitant même un élan amoureux. Car ce sont d’abord ses escapades qui le portent vers des expériences et des rencontres décisives : il découvre l’amour et la désillusion en surprenant Charles et Aphra qui s’étreignent dans une grotte, la folie du propriétaire d’une maison en ruine. Plus encore, il est fasciné par la figure d’un instituteur en mission près du fleuve, qui vit dans une cabane où il enseigne la vie à des adolescents défavorisés. Orvil l’observe à plusieurs reprises, s’étonne et se méfie d’abord des manières rudes et quelque peu sauvages qui règnent dans cette micro-société, jusqu’à ce qu’il ose entrer en contact avec lui. Ils cherchent dès lors à se comprendre, à se connaître, à apprécier leurs motivations respectives. Derrière la rudesse et la violence apparente de l’homme, Orvil découvre un modèle d’autorité bienveillant et chaleureux. Une existence et une personnalité qui colle à sa propre aspiration à la liberté, et qui répond plus encore au manque du père. Lors de leur troisième rencontre, juste avant que l’instituteur ne quitte la mission, les résistances tombent enfin : Orvil se livre, lui confie son histoire, la mort de sa mère. L’homme le fait accoucher des traumatismes qu’il eut à subir : "L’homme était une statue, une statue poreuse qui aurait absorbé un peu de sa tristesse. Un peu de l’horreur s’était infiltrée dans les os de l’homme." Pour qu’Orvil en soit arrivé là, il aura fallu qu’il trouve sa place, qu’il exerce et reconnaisse son pouvoir (et qu’il le fasse connaître aux autres) dans le jeu des rapports de domination et de subordination qui animent les relations humaines. Un jeu souvent violent, physique et moral, qu’il expérimente avec l’instituteur, mais également avec ses propres frères, et notamment Charles, mais qu’il observe aussi entre Guy et sa soeur Constance Winkle, une amie qui l’invite à passer quelques jours dans sa famille, à Hastings, "une maison de fous" où la grand-mère est elle aussi sous la coupe d’une femme nommée Grey. A la fin de l’été, le retour au pensionnat ne se fait pas sans peine ni violence : dans le train du retour, le surveillant Woods lui taille de force les cils et les ongles, comme s’il cherchait à ramener Orvil à l’état d’enfant qu’il vient juste de quitter. Mais en un été, des positions ont irrémédiablement bougé. Le passage a bien eu lieu.

 

© 2008 / romain verger /

 

 



 

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